Cinq passionnés du breuvage de Bacchus parlent du vin sous toutes ses facettes.
La cave coopérative de Saint-Saturnin-de-Lucien, fondée dans les années 1950
Mes camarades Hervé et Marc préférant boire et prendre du bon temps dans la piscine bio de Laurent Combier, en Crozes Hermitage, délaissant ainsi notre heure de rendez-vous, j’en ai profité pour visiter le village où nous étions logés. Il faut savoir, même par forte chaleur et dans le vacarme des cigales, changer son fusil d’épaule et saisir toutes les occasions. Marie Gaudel, l’attachée de presse des vins du Languedoc, avait réservé des chambres dans un hôtel que j’affectionne particulièrement, Le Mimosa, à Saint-Saturnin-de-Lucian. Depuis plusieurs années, je vis avec le village de Saint-Saturnin, 285 habitants, une sorte de relation amour-haine tout à fait particulière. Nul ne doute, aux pieds du Larzac, du Rocher des Deux Vierges et du Mont Saint-Baudille, que ce village est bourré de charmes : la garrigue constituée de chênes verts trapus et d’essences méditerranéennes descend en douceur jusqu’à rejoindre les premières maisons et les terrasses de vignes parfois entrecoupées d’oliviers qui faisaient jadis la réputation du village pour ceux qui descendaient des hauts cantons afin de troquer ou vendre leurs marchandises. J’apprends que, 4 jours après mon passage, 10 ha de cette précieuse garrigue sont partis en fumée dans le premier gros incendie de l’été du département de l’Hérault.
La mairie, l'hôtel Le Mimosa, une superbe glycine et un hommage au poète Occitan Max Rouquette qui vivait ici.
Évacuons cette triste nouvelle pour mieux évacuer aussi la part de haine qui me tenaille au moment où j’arrive sous les platanes devant la mairie et l’hôtel qui se touchent. Quel est l’objet de mon ire ? La tour de l’église dudit village, pardi, située à 20 mètres à peine des chambres de mon petit hôtel créé il y a quelques années par Bridget et David Pugh, deux musiciens amoureux du vin et du Languedoc, chose parfaitement logique quand on y songe… J’ai, en ce village que j’adore, des souvenirs de réveils brutaux et de sommeils de plus en plus brefs. Je hais les cloches ! Et pourtant je me plais dans cette maison désuette aux tomettes déglinguées mais au confort moderne. En ce jour d’été triomphant, alors que j’attendais mes amis, j’ai décidé de faire la paix avec cette maudite tour de pierre et son modeste clocher en campanile. Arrivé en premier, j’ai pu choisir la chambre la plus calme où l’on entend la cloche qui sonne toutes les 30 minutes, certes, mais avec bien plus de douceur.
Je sillonne alors le village endormi à l’heure de la sieste. Même les quelques Anglais qui ont judicieusement investi le village depuis une décennie, se sont mis à l'heure du Midi : ils se replient à l’intérieur de leurs maisons le fauteuil pliant sous le bras pour fuir la chaleur. Je passe faire un tour à la cave coopérative pour voir si le vin est toujours aussi délicieusement rustique que dans les années 70, mais si les gens du coin passent pour faire le plein de « cubis », le vin me paraît manquer d’âme et de relief. Je sais qu’il y avait pléthore d’antiques Carignans, mais ils semblent avoir disparu à jamais dans les arrachages successifs laissant la place aux très « améliorateurs » cépages recommandés, la Syrah en prima dona. De ce passé bienheureux où les familles du village étaient toutes adhérentes à la cave, il reste quelques vieux qui, sur le banc de fer troué, à côté du lavoir-fontaine, viennent respirer un peu de fraîcheur. Ils parlent volontiers du bon vieux temps sans occulter pour autant les difficultés d’alors. Malgré toutes les vicissitudes du vin Languedocien, St-Saturnin, de par sa situation et à cause de son terroir, a su garder son image d’Épinal de parfait petit bourg vigneron. Toutes les maisons sont blotties autour du clocher comme dans un élan de parfaite solidarité. Les ruelles sont étroites et les chais des plus grands propriétaires et peut-être même des négociants de l’époque faste mais trop brève du Languedoc, se trouvent en périphérie du village, à deux pas des vignes et des routes. Les rues de St-Saturnin évoquent la vigne et il n’est pas rare qu’elles portent le nom d’un négociant illustre ou d’un président de cave coopérative.
À part de rares jeunes vignerons qui survivent dans le village, hormis quelques coopérateurs et la présence de retraités encore dynamiques, on sent comme une atmosphère de village-fantôme semblable à ceux des westerns de mon enfance. Il faudrait peu pour que la vie revienne. Faudrait que le vin se vende, qu’il fasse vivre les gens sur place, que les oliveraies se multiplient aussi comme avant 1956 où le gel décima presque tous les oliviers. Le petit restaurant qui survivait juste en face de la mairie et de l’Hôtel Mimosa vient de fermer ses portes. Il est à vendre, paraît-il. Mais qui va venir se perdre ici loin de tout ? Pour l’heure, le seul signe de vie vient des barbecues disposés çà et là dans les ruelles aux pieds des maisons. On a beau vivre à la campagne, la rue est le seul jardin qui vaille. En plus, il est commun.
L'église de Saint-Saturnin, la croix de mission et le barbecue dans la rue, derrière l'église.
Pendant que les vignes des anciens s’arrachent, la nouvelle donne du vin attire quelques jeunes des quatre coins du monde. En compagnie de quelques vignerons locaux, ils se lancent sans complexe dans l’aventure et, paradoxe, ils replantent avec enthousiasme. Le Languedoc revit. Il sourit même un peu, malgré la crise. Ce même Languedoc toujours connu pour la qualité de ses vins l’est aussi pour ses terroirs : Gignac, St-Saturnin, Montpeyroux, Aniane, Octon, Jonquières, Pégairolles-de-l’Escalette, j’en passe et des meilleurs. Dans les années 50 des VDQS, c’est l’espoir qui tombe du ciel et les appellations pleuvent, sur le papier du moins, avec un découpage parfois communal. C’est le règne de la politique politicienne le plus souvent lié au poids électoral des coopératives : Saint-Georges-d’Orques, Saint-Drézéry, Saint-Christol, La Méjanelle... Après le passage en AOC des Coteaux du Languedoc dans les années 80, des communes revendiquent leur clocher et le font savoir en toutes lettres (en toute irrégularité aux yeux de certains) sur les étiquettes. C’est le cas de Saint-Saturnin ou de Montpeyroux. Avec le millénaire, ces « faux crus » se retrouvent face à de nouvelles donnes : la mise en place d'une hiérarchie et d’une vison élargie des terroirs. À l’image de Pic Saint Loup, de Grès de Montpellier, de Pézenas ou de La Clape, ces appellations ont des règles précises, un terroir clairement délimité et elles englobent plusieurs villages. C’est le cas des Terrasses du Larzac, une zone qui concerne aussi bien les communes prestigieuses comme Aniane (La Grange des Pères, Mas Daumas Gassac) et Montpeyroux (Aupilhac, Alin Chabanon) que des vignes de villages en devenir avec des vignerons prêts à en découdre.
Problème, Montpeyroux, pour ne citer que ce clocher, appuyé par la coopérative, ne se sent guère concerné par les Terrasses du Larzac et se lance (enfin, oserait-on dire...) dans la revendication d'un cru au nom du village. Se pose alors un dilemme pour certains vignerons: choisir son clocher, Montpeyroux, en l'occurrence, ou s’accrocher à la dynamique locomotive des Terrasses du Larzac. Un choix cornélien pour certains, évident pour d’autres.
Michel Smith
Le monument aux Morts de Saint-Saturnin-de-Lucian, devant une belle cave du siècle dernier. Le Languedoc, lui, ne veut pas mourir.