Pour répondre à quelqu’un que je connais bien: non, le merlot ne prend jamais le goût de pinot. Le grenache noir, lui, «pinote» parfois chez nous, en Languedoc, la syrah peut-être aussi, surtout si elle est associée au grenache, au carignan, au cinsault. Cela doit dépendre des terroirs. Mais jamais, ô grand jamais, le merlot… à moins peut-être de le mélanger au pinot.
Pinot, joli pinot du Languedoc...
Cette histoire de pinot-merlot me fait revenir quelques années en arrière. Quand il a été question de donner naissance à une appellation Limoux, pour les rouges - appellation née officiellement en 2004, alors qu’elle existait déjà pour les blancs «natures», c’est-à-dire sans bulles -, j’étais naïvement persuadé que le pinot noir serait mis en avant, en compagnie, éventuellement, de cépages sudistes.
Pourquoi ? Parce que j’avais vu fleurir dans les années 80-90, principalement dans la haute vallée de l’Aude et autour du village de Roquetaillade, d’intéressants flacons de ce cépage, en particulier ceux réalisés par le négociant Bourguignon Antonin Rodet, lequel a quitté la région depuis, ceux du minuscule Domaine de Mouscaillo et ceux d’un duo du Mâconnais confortablement installé au Domaine d’Antugnac. Il y avait d’autres sources intéressantes de pinot noir et, vu les réussites, compte tenu de la domination du sieur merlot dans le registre des Vins de Pays d’Oc, ainsi que dans les appellations voisines Malepère et Cabardès, il eut été normal de penser pinot, ne serait-ce que dans un souci de diversification des offres.
Il va sans dire que sur les terroirs un peu plus élevés qu’ailleurs en Languedoc (on frôle ici les 500m d’altitude pour les vignes les plus hautes), dans une région où les nuits sont encore plus fraîches, le brave pinot avait ses chances. Tu parles !
Les méchantes langues disent que c’est sous la pression de la plus importante des caves coopératives locales (Sieur d’Arques) que s’est imposé le merlot. Plus maniable, plus facile à travailler, il donne un jus docile et régulier et il n’est pas interdit de penser que les adhérents de la-dite cave, bien conseillés, en avaient planté pléthore. Exit le pinot, vive le merlot ! Désormais, le merlot est imposé à 50 % dans le décret, le reste étant composé de 30 % au moins de syrah, grenache ou côt et de pas plus de 10% de carignan, les deux cabernets étant considérés comme cépages accessoires. Il y avait, en 2004 au moment du décret, 60 ha de vignes pouvant prétendre à l’appellation, il y en a près de trois fois plus aujourd’hui. Et le peu de pinot noir planté alimente les grandes cuvées des stars du crémant et de la blanquette.
Conclusion: il est clair que si les dirigeants de Limoux avaient été plus clairvoyants, ils auraient pu fournir sans mal du bon pinot noir dans le monde entier… et sans se retrouver en appel devant une cour de justice.
Mon palmarès d’un jour :
-Le meilleur pinot noir de Limoux, à mon goût bien sûr, est celui du Domaine d’Antugnac www.collovrayterrier.com notamment dans la cuvée « Côté Pierre Lys » élevé en pièces, comme un grand. Ce n’est qu’un simple vin de pays, comme beaucoup de grands vins en Languedoc.
-Pour ne pas décevoir les tenants des cépages aquitains, le meilleur Limoux rouge (merlot majoritaire, puis malbec, syrah et cabernet franc) est le 2005 de Baron’Arques, propriété achetée en 1998 par Philippine de Rothschild et ses deux fils (www.domainedebaronarques.com), lequel rouge, noblesse oblige, coûte autour de 30 € !
-La meilleure Blanquette de Limoux (appellation à ne surtout pas ignorer) est celle d’Alain Cavaillès qui travaille en bio et de façon très modeste dans le petit village de Magrie (Tél. 04 68 31 11 01). Goûter aussi le brut nature de la maison Antech (voir plus bas), un pur mauzac qui ne manque pas de pêche et qui ne dépasse pas 8 €.
-Le meilleur Crémant de Limoux est celui de la famille Antech (www.antech-limoux.fr) qui n’hésite pas à commercialiser de vieux millésimes et qui vient de sortir une cuvée « Héritage » 2008 contenant 10 % de pinot noir donnant un vin à la fois droit et charnu. L’autre maison à suivre de près est le Domaine J. Laurens (www.jlaurens.com), pour son crémant (5% de pinot noir) et pour son rosé dont je raffole.
Cerise sur le gâteau :
-Retour au pinot avec, pour le meilleur du Languedoc, le Domaine de Clovallon, dans l’Hérault, où la sensible Catherine Roque a fait ses débuts de vinificatrice en donnant naissance à des pinots noirs au vrai goût de pinot («variétal», diraient les pros), des vins frais et denses, un rien mutins, qui se boivent avec grand plaisir. Le pinot, pour elle, est un rebelle et c’est visiblement ce qui l’a séduit dans ce micro climat de l’arrière-pays Biterrois, aux alentours de Bédarieux, où les vignes grimpent jusqu’à 400 mètres, certaines tournées vers le nord. Bon, maintenant, la dame semble prendre du recul et se consacre plus volontiers à son vignoble de l’autre côté de la montagne, sur les schistes de Faugères, au Mas d’Alezon, où il fait plus chaud. Et c’est sa fille, Alix Roque, qui fait ses armes à Clovallon en reprenant le domaine en biologie. La cuvée de pinot que je recommande au plus haut point s’appelle «Les Pomarèdes». Je m’en régale dès que j’en ai l’occasion dans mon petit restau secret proche de la gare de Perpignan. Mais il y a un autre pinot à boire très jeune à moins de 10 €. Je n’ai que le téléphone à vous offrir : 04 67 95 19 72. Puisque je suis de bonne humeur vous aurez aussi le portable de la maman au cas où : 06 11 58 57 20.
(c) Michel Smith