Cinq passionnés du breuvage de Bacchus parlent du vin sous toutes ses facettes.
Vous l'avez bien compris, c'est ici que se fait l'opinion - j'en veux pour preuve la polémique récente à propos de la photo de Trotsky: parlait-on de Léon le Sanguinaire ou de Lev le Prolétaire?
Les 5 du Vin ont des avis sur tout et sur rien, avisés ou non, à vous de juger. Et puisque nous sommes en passe de dépasser Mediapart, Rue 89 et même le Café du Commerce en termes d'influence, j'en lance une autre, de polémique. Pas plus qu'avec Trotsky, le rapport au vin n'est pas évident d'emblée, mais patience, j'y arriverai.
Fallait-il décrocher la photo de Pétain de la galerie des portraits des Chefs d'Etat de la France depuis 1871 affichés dans la mairie de Gonneville, Calvados?
Faut-il s'en tenir à une vision strictement sémantique de la chose? Selon cette thèse, Pétain ayant mis la République entre parenthèses au profit de son "Etat Français", il n'aurait pas sa place parmi les Présidents de cette même République. Ou bien faut-il concevoir l'histoire dans une optique plus large? Enlever le portrait de Pétain, n'est-ce pas un peu gommer une période qui dérange? Il y a-t-il un risque, au contraire, de banaliser la collaboration en affichant un de ses symboles, même dans une succession de portraits?
Amis Belges, voila qui ne vous rendra ni le Congo, amis belges; ni vos deux ans de retraite, amis français. Quoi qu'il en soit, il y a du pour et du contre.
Toutes proportions gardées, enlever ce tableau, comme l'a ordonné le tribunal, c'est un peu comme supprimer un mauvais millésime dans une série d'étiquettes de Mouton-Rothschild. Sauf que Pétain l'antisémite, dont on vient de révéler la part de responsabilité personnelle dans les lois anti-juifs votées sous son mandat, n'en buvait sans doute pas.
Bon, je n'ai aucune sympathie pour l'ancien Maréchal, et encore moins pour sa politique xénophobe. Mais la galerie de Gonneville n'avait rien d'un musée à sa gloire, alors je me demande si les associations et les juges n'en ont pas fait un peu trop. N'aurait-il pas suffit de mettre sous la photo la mention "Régime collaborationniste de Vichy", un peu comme on appose des avertissements de Santé sur les paquets de tabac?
Dans l'affaire de Gonneville, les juges, et avec eux, une bonne partie de la presse, semblent se baser sur une idée simple; à la Libération, l’ordonnance du 9 août 1944 a déclaré «la nullité de tous les actes» du régime autoproclamé de Pétain.
Autoproclamé? C'est oublier un peu vite que le Sénat et la Chambre des Députés réunis ont voté le 10 juillet 1940 les pleins pouvoirs à ce même Pétain, par 569 voix contre 80 et 20 abstentions. Le texte voté étant le suivant: "Article unique. L’Assemblée nationale donne tout pouvoir au gouvernement de la République, sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain, à l’effet de promulguer par un ou plusieurs actes une nouvelle constitution de l’État français. Cette constitution devra garantir les droits du Travail, de la Famille et de la Patrie".
Précisons que cette Chambre était celle du Front Populaire, donc assez marquée à gauche. Mais les circonstances, la recherche de l'homme providentiel dans une période d'effondrement général des institutions, expliquent pour bonne part ce paradoxe apparent.
Alors, Vichy, régime raciste, collaborationniste et détestable, tâche indélébile dans l'Histoire de France, certainement. Mais régime illégitime? Ca se discute.
Mais revenons au vin (un thème que nous n'aurions jamais dû quitter).
Le régime corporatiste de Vichy s'est intéressé de près au secteur viticole et à sa régulation. Saviez-vous, par exemple, que c'est à son instigation, et sous les auspices du très dynamique Préfet de la Marne René Bousquet que le Comité Interprofessionnel des Vins de Champagne a vu le jour, le 12 avril 1941? Qu'un "drink" a été offert au délégué spécial du Führer à Reims, Otto Kläbitsch, à l'issue de la réunion du Syndicat Général des Vignerons ayant annoncé la mise en place de ce Comité, le 10 juillet 1941. Il faut dire que les armées allemandes, seuls clients solvables ou presque durant cette période, étaient intéressés au premier chef au bon fonctionnement du marché champenois.
Tiens, le cas de Bousquet, préfet de la Marne, puis de la Champagne (et accessoirement du champagne), mérite qu'on s'y attarde un peu. Avant de devenir Secrétaire Général à La Police de Vichy, assumant ainsi une responsabilité importante dans la déportation des Juifs, ce radical-socialiste bon teint avait protégé Juifs et Francs-Maçons dans le département dont il avait la charge. Inquiété à la Libération, il avait été frappé d'indignité, mais relevé de cette peine pour faits de Résistance; puis amnistié, puis réhabilité. Bousquet pouvait ainsi porter sa Croix de Guerre, sa Légion d'Honneur et sa Médaille d'Or des Belles Actions, ces deux dernières obtenues en 1930, à l'âge de 21 ans, pour avoir sauvé plusieurs personnes de la noyade lors des inondations de Montauban. Comme quoi rien n'est simple.
Mais tout ceci aussi doit-il être frappé de nullité? Un cadre vide dans la galerie de Gonneville suffit-il pour oblitérer l'histoire?
Tiens, ça me rappelle la polémique à propos des statues de Mao et de Lénine installées à Montpellier par le défunt Georges Frèche.
Ma fille est en troisième année d'histoire à l'Université. Vivement qu'elle ait fini son cycle, car au rythme où on la réécrit, l'histoire, ce qu'elle a appris risque de devenir obsolète. Rappelez-vous Orwell: dans 1984, les mémoires sont constamment effacées, les alliances réécrites, les options redéfinies. Il est pour le moins paradoxal que ce soient dans nos régimes démocratiques que des juges finissent par appliquer les recettes de Big Brother, non?
Hervé