Cinq passionnés du breuvage de Bacchus parlent du vin sous toutes ses facettes.
Méchamment Carignan devrais-je même dire...
Car il n’y a pas plus « carignanesque » que le secteur de Latour-de-France où j’ai dû déjà vous conduire à maintes reprises. Vous ai-je parlé des Rivesaltes du Domaine du Rancy (domaine-rancy.com) ? Non, je ne le pense pas. Dommage, parce qu’en matière de vieux Rivesaltes au franc goût de rancio (rapport à mon titre…), ils sont parfaits au point que je vous en reparlerai un de ces quatre, promis, juré, en les comparant à d’autres.
Mais qui est derrière le Rancy et pourquoi mettre ce domaine en avant aujourd’hui ? Quel lien ce domaine a-t-il avec le Carignan ? Comme je suis fainéant, j’aurais tendance à dire : « la suite au prochain numéro »… Mais n’ayez crainte, en ce dimanche il n’y aura point de teasing.
Les Verdaguer, Brigitte et Jean-Hubert pour les intimes, sont propriétaires de ce domaine sis à Latour-de-France, un coin des Pyrénées réputé pour le fort caractère de ses vins en général (il existe une appellation Côtes-du-Roussillon-Latour-de-France, ouf !) et de ses carignans en particulier. Les Verdaguer ne sont pas du genre frimeur. On ne les invite pas à droite à gauche pour faire de grands discours conférenciers, ils ne paradent pas avec leurs échantillons dans les manifestations parisiennes. En revanche, ils participent aux salons des Vignerons Indépendants, à Lyon, dans le Nord, en Bretagne et en Belgique. Lorsqu’ils ne sont pas en vadrouille, les Verdaguer font leurs vins, un point c’est tout. Zéro engrais chimique, de plus en plus de traitements bio, un cheval parfois pour les labours délicats et des vinifications classiques avec des macérations assez longues, de l’ordre de 3 semaines sur le Carignan, par exemple. Ils le font si bien, ce travail, et à un prix tellement raisonnable, que l’on retrouve leurs vieux Rivesaltes jusque dans les cartes des très grands restaurants.
Vigneron est un métier dur pour les nerfs. Les Verdaguer ont 15 ha de vignes dont les trois quarts ont été touché par la grêle du 16 Juin, comme ça, juste en passant au dessus des plus vieilles vignes de macabeo, histoire de montrer que le Bon Dieu sait être injuste et méchant. Si Brigitte et Jean-Hubert, jusque-là spécialisés dans les VDN, se sont mis au carignan pur, c’est surtout grâce à l’une de leurs trois filles, Delphine, 28 ans. Sortie de Montpellier avec un diplôme d’œnologie en poche, elle enseigne désormais au lycée viticole d’Avize et ne rêve que d’une chose : s’établir quelque part en tant qu’œnologue conseil. En attendant, il lui arrive parfois d'aider ses parents. Et de les pousser à dédier une cuvée de leurs vieux carignans (certains ont 80 berges !) au grand-père, Marcel, que les sœurs Verdaguer vénèrent.
C’était avec le millésime 2006, notamment, sous forme d'une cuvée spéciale. Goûté récemment, je n’ai franchement pas accroché, ni avec le vin que j’ai repris à plusieurs reprises durant une semaine pour le tester jusqu’au bout, ni avec l’étiquette que je vous livre en exclusivité mondiale sur la Toile.
Chose inexplicable pour moi, avec le millésime suivant, j’ai été conquis. Ce Vin de Pays des Côtes Catalanes 2007, 10 €, bu juste ouvert et servi froid, presque trop je le confesse, mais il suffit d’attendre qu’il se réchauffe dans le verre, possède une robe solide, une matière fondue, un équilibre irréprochable, de très belles notes de fruits bien en chair entre cassis et mûre, de la puissance mais sans aucun excès. On est en communion avec le goût du raisin, la persistance est là, l’épaisseur aussi, il n’y a rien à redire, c’est tout simplement parfait, à mon goût du moins. J’allais oublier les tannins : ils sont fondus et l’on ressent en leur compagnie une indiscutable sensation de raisin rôti, genre celui qui suinte lentement dans la fournaise du schiste, juste avant qu’il ne commence à se rider et qu'on ne le cueille. J’adore quand le carignan vire ainsi à l’oriental. Un soupçon d’amertume toute minérale vient se manifester en finale et j’ai achevé le flacon deux jours après alors que le vin commençait à s’attendrir. Un GRAND vin ? Oui, n’ayons pas peur des mots.
Michel Smith